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JouiFjNONfJouiF Léonard de Génie

Nombre de messages: 2736 Localisation: Dans mon cul Date d'inscription: 21/10/2004
 | Sujet: TRAVAIL Dim 7 Déc - 7:28 | |
|   I. L'INVENTION DU TRAVAIL* Ce que je propose dans les pages qui suivent, c'est de reconsidérer la condition humaine du point de vue des nos expériences et de nos craintes les plus récentes. Il s'agit là évidemment de réflexion, et l'irréflexion me paraît une des principales caractéristiques de notre temps. Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons (Hannah Arendt). Ce que nous appelons « travail » est une invention de la modernité. La forme sous laquelle nous le connaissons, pratiquons et plaçons au centre de la vie individuelle et sociale, a été inventée, puis généralisée avec l'industrialisme. Le « travail », au sens contemporain, ne se confond ni avec les besognes, répétées jour après jour, qui sont indispensables à l'entretien et à la reproduction de la vie de chacun ; ni avec le labeur, si astreignant soit-il, qu'un individu accomplit pour réaliser une tâche dont lui-même ou les siens sont les destinataires et les bénéficiaires ; ni avec ce que nous entreprenons de notre chef, sans compter notre temps et notre peine, dans un but qui n'a d'importance qu'à nos propres yeux et que nul ne pourrait réaliser à notre place. S'il nous arrive de parler « travail » à propos de ces activités – du « travail ménager », du « travail artistique », du « travail » d'autoproduction – c'est en un sens fondamentalement différent de celui qu'à le travail placé par la société au fondement de son existence, à la fois moyen cardinal et but suprême. Car la caractéristique essentielle de ce travail-là – celui que nous « avons », « cherchons », « offrons » – est d'être une activité dans la sphère publique, demandée, définie, reconnue utile par d'autres et, à ce titre, rémunérée par eux. C'est par le travail rémunéré (et plus particulièrement par le travail salarié) que nous appartenons à la sphère publique, acquérons une existence et une identité sociales (c'est-à-dire une « profession »), sommes insérés dans un réseau de relations et d'échanges où nous nous mesurons aux autres et nous voyons conférés des droits sur eux en échange de nos devoirs envers eux. C'est parce que le travail socialement rémunéré et déterminé est – même pour celles et ceux qui en cherchent, s'y préparent ou en manquent – le facteur de loin le plus important de socialisation que la société industrielle se comprend comme une « société de travailleurs » et, à ce titre, se distingue de toutes celles qui l'ont précédée. C'est assez dire que le travail sur lequel s'y fondent la cohésion et la citoyenneté sociales n'est pas réductible au « travail » en tant que catégorie anthropologique ou en tant que nécessité pour l'homme de produire sa subsistance « à la sueur de son front ». Ce travail nécessaire à la subsistance, en effet, n'a jamais pu devenir un facteur d'intégration sociale. Il était plutôt un principe d'exclusion : celles et ceux qui l'accomplissent ont été tenus pour inférieurs dans toutes les sociétés prémodernes : ils appartenaient au règne naturel, non au règne humain. Ils étaient asservis à la nécessité, donc incapables de l'élévation d'esprit, du désintéressement qui rendaient apte à s'occuper des affaires de la cité. Comme le montre longuement Hannah Arendt (1), en s'appuyant notamment sur les travaux de Jean-Paul Vernant, le travail nécessaire à la satisfaction des besoins vitaux était, dans l'Antiquité, une occupation servile qui excluait de la citoyenneté, c'est-à-dire de la participation aux affaires publiques, celles et ceux qui l'accomplissaient. Le travail était indigne du citoyen non pas parce qu'il était réservé aux femmes et aux esclaves ; tout au contraire, il était réservé aux femmes et aux esclaves parce que « travailler, c'était s'asservir à la nécessité ». Et seul pouvait accepter cet asservissement celui qui, à la manière des esclaves, avait préféré la vie à la liberté et donc fait la preuve de son servile. C'est ainsi que Platon classe les paysans avec les esclaves et que les artisans (banausoi), dans la mesure où ils ne travaillaient pas pour la cité et dans la sphère publique, n'étaient pas citoyens à part entière : « leur intérêt principal étant le métier et non la place publique ». L'homme libre refuse de se soumettre à la nécessité ; il maîtrise son corps afin de ne pas être esclave de ses besoins et, s'il travaille, c'est seulement pour ne point dépendre de ce qu'il ne maîtrise pas, c'est-à-dire pour assurer ou accroître son indépendance. L'idée que la liberté, c'est-à-dire le règne de l'humain, ne commence qu' « au-delà du règne de la nécessité » et que l'homme ne surgit comme sujet capable de conduite morale qu'à partir du moment où, cessant d'exprimer les besoins impérieux du corps et sa dépendance du milieu, ses actions relèvent de sa seule détermination souveraine ; cette idée a été une constante de Platon à nos jours. On la retrouve notamment chez Marx dans le fameux passage du Livre III du Capital qui, en contradiction apparente avec d'autres écrits de Marx, situe le « règne de la liberté » dans un au-delà de la rationalité économique. Marx y remarque que le « développement des forces productives » par le capitalisme crée « le germe d'un état de choses » permettant une « réduction plus grande du temps consacré au travail matériel » et ajoute : « Le règne de la liberté ne commence, en effet, que lorsque cesse le travail déterminé par la misère ou les buts extérieurs ; il se retrouve donc par la nature des choses au-delà de la sphère de la production matérielle proprement dite... Ce n'est qu'au-delà que commence le déploiement d'énergie humaine qui est à lui-même sa propre fin, le vrai règne de la liberté (2) ». Pas plus que la philosophie grecque, Marx, dans ce passage, ne considère comme relevant de la liberté le travail qui consiste à produire et reproduire les bases matérielles nécessaires à la vie. Pourtant, il existe une différence fondamentale entre le travail dans la société capitaliste et le travail dans le monde antique : le premier est accompli dans la sphère publique, tandis que le second reste confiné dans la sphère privée. La plus grande partie de l'économie est, dans la cité antique, une activité privée qui se déroule non point au grand jour, sur la place publique, mais au sein du domaine familial. Celui-ci, dans son organisation et sa hiérarchie, était déterminé par les nécessités de la subsistance et de la reproduction. « La communauté naturelle du foyer naissait de la nécessité et la nécessité en régissait toutes les activités (3). » La liberté ne commençait qu'au-dehors de la sphère économique, privée, de la famille ; la sphère de la liberté était celle, publique, de la polis. « La polis se distinguait de la famille en ce qu'elle ne connaissait que des « égaux » tandis que la famille était le siège de la plus rigoureuse inégalité. » Elle devait « assumer les nécessités de la vie » afin que la polis puisse être le domaine de la liberté, c'est-à-dire de la recherche désintéressée du bien public et de la bonne vie. _________________ [i:]Je fais profession de haïr le monde[/i:] (Albert Caraco). [i:]Mieux vaudrait que la Terre soit peuplée de 100 millions de libres et jubilants « cro-magnons » plutôt que de 7 milliards d’esclaves névrosés, dépressifs et robotisés [/i:](Robert Dehoux). [i:]La droite (et/ou la gauche et le centre officiels) ne dit plus[/i:] juif [i:]mais[/i:] gauchiste (Ma girafe de poche). [i:]La folie est un coup monté. Sans la médecine elle n’aurait pas existé[/i:] (Antonin Artaud).
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|  | | JouiFjNONfJouiF Léonard de Génie

Nombre de messages: 2736 Localisation: Dans mon cul Date d'inscription: 21/10/2004
 | Sujet: Re: TRAVAIL Dim 7 Déc - 7:32 | |
| [suite] Tous les philosophes grecs, qu'elle que fût leur opposition à la vie de la polis, tenaient pour évident que la liberté se situe exclusivement dans le domaine politique, que la contrainte est surtout un phénomène prépolitique, caractérisant l'organisation familiale privée, et que la force et la violence se justifient dans cette dernière sphère, comme étant les seuls moyens de maîtriser la nécessité (par exemple en gouvernant les esclaves) et de se libérer... La violence est l'acte prépolitique de se libérer des contraintes de la vie pour accéder à la liberté du monde. Ainsi, la sphère privée, celle de la famille, se confondait avec la sphère de la nécessité économique et du travail, tandis que la sphère publique, politique, qui était celle de la liberté, excluait rigoureusement les activités nécessaires ou utiles du domaine des « affaires humaines ». Chaque citoyen appartenait simultanément à ces sphères soigneusement séparées, passant continuellement de l'une à l'autre, et s'efforçait de réduire au minimum le fardeau des nécessités de la vie, d'une part en s'en déchargeant sur ses esclaves et sa femme, d'autre part en maîtrisant et limitant ses besoins par une discipline de vie frugale. L'idée même de « travailleur » était inconcevable dans ce contexte : voué à la servitude et à la réclusion dans la domesticité, le « travail », loin de conférer une « identité sociale », définissait l'existence privée et excluait du domaine public celles et ceux qui y étaient asservis. L'idée contemporaine du travail n'apparaît en fait qu'avec le capitalisme manufacturier. Jusque-là, c'est-à-dire jusqu'au XVIIIe siècle, le terme de « travail » (labour, Arbeit, lavoro) désignait la peine des serfs et des journaliers qui produisaient soit des biens de consommation, soit des services nécessaires à la vie et exigeant d'être renouvelés, jour après jour, sans jamais laisser d'acquis. Les artisans, en revanche, qui fabriquaient des objets durables, accumulables, que leurs acquéreurs léguaient le plus souvent à leur postérité, ne « travaillaient » pas, ils « oeuvraient » et dans leur « oeuvre » ils ne pouvaient utiliser le « travail » d'hommes de peine appelés à accomplir les tâches grossières, peu qualifiées. Seuls les journaliers et les manoeuvres étaient payés pour leur « travail » ; les artisans se faisaient payer leur « oeuvre » selon un barème fixé par ces syndicats professionnels qu'étaient les corporations et les guides. Celles-ci proscrivaient sévèrement toute innovation et toute forme de concurrence. Les techniques ou les machines nouvelles devaient être approuvées, en France, au XVIIe siècle, par un conseil des anciens, réunissant quatre marchands et quatre tisserands, puis autorisée par les juges. Les salaires des journaliers et des apprentis étaient fixés par la corporation et soustraits à toute possibilité de marchandage. La « production matérielle » n'était donc pas, dans son ensemble, régie par la rationalité économique. Elle ne le sera pas même avec l'extension du capitalisme marchand. Jusque vers 1830, en Grande-Bretagne, et jusque vers la fin du XIXe siècle, dans le reste de l'Europe, le capitalisme manufacturier, puis industriel, coexiste avec l'industrie domestique pour la production textile, dont la majeure partie est assurée par des ouvriers à domicile. Le tissage – tout comme, chez les paysans, la culture de la terre – est, pour les tisserands à domicile, non pas un simple gagne-pain mais un mode de vie régi par des traditions que – bien qu'elles soient irrationnelles du point de vue économique – les marchands capitalistes eux-même respectent. Parties prenantes d'un système de vie qui ménage les intérêts respectifs des uns et des autres, les marchands ne songent même pas à rationaliser le travail des tisserands à domicile, à les mettre en concurrence les uns avec les autres, à rechercher rationnellement et systématiquement le plus grand profit. Il vaut la peine de citer à cet égard la description que fait Max Weber du système de production à domicile et de sa destruction ultérieure par le système de fabrique : Jusqu'à la fin du siècle dernier environ – tout au moins dans bien des branches de l'industrie textile de notre continent – la vie de l'industriel qui employait des ouvriers à domicile était, selon nos conceptions actuelles, assez agréable. On peut l'imaginer à peu près ainsi : les paysans venaient à la ville où habitait l'entrepreneur et lui apportaient les pièces tissées – dans le cas du lin la matière première avait été produite, principalement ou entièrement, par le paysan lui-même. Après une vérification minutieuse, et souvent officielle, de la qualité, on leur en payait le prix convenu. Pour les marchés relativement éloignés, les clients de l'entrepreneur étaient des revendeurs qui s'adressaient à lui (sans que, généralement, ce fût déjà sur échantillons) pour trouver une qualité à laquelle ils étaient attachés ; ils achetaient ce qu'ils trouvaient dans son entrepôt à moins que, longtemps avant, ils n'aient passé commande – et dans ce dernier cas les commandes avaient été transmises aux paysans. Ces clients ne se déplaçaient personnellement, si tant est qu'ils le fissent, qu'à d'assez longs intervalles. Autrement, il suffisait de correspondre : c'est ainsi que, lentement, s'accrut le système des échantillons. Le nombre d'heures de travail était très modéré, cinq à six par jour, parfois beaucoup moins, et beaucoup plus dans les moments de presse. Les gains étaient modestes ; suffisants pour mener une vie décente et mettre de l'argent de côté dans les bonnes années. Dans l'ensemble, les concurrents entretenaient entre eux de bonnes relations, étant d'accord sur les principes essentiels des opérations. Une visite prolongée au café, chaque jour, un petit cercle d'amis – la vie agréable et tranquille. A tous égards, c'était là une forme d'organisation « capitaliste » : l'entrepreneur exerçait une activité purement commerciale ; l'emploi de capitaux était indispensable ; enfin, l'aspect objectif du processus économique, la comptabilité, était rationnel. Mais en fait il s'agissait d'une activité économique traditionnelle, si l'on considère l'esprit qui animait l'entrepreneur : traditionnel, le mode de vie ; traditionnels, le taux du profit, la quantité de travail fourni, la façon de mener l'entreprise et les rapports entretenus avec les ouvriers ; essentiellement traditionnels enfin, le cercle de la clientèle, la manière de rechercher de nouveaux clients et d'écouler la marchandise. Tout cela dominait la conduite de l'affaire, était sous-jacent – si l'on peut dire – à l'éthos de cette catégorie d'entrepreneurs. Soudain, à un moment donné, cette vie tranquille prit fin ; le plus souvent aucune transformation essentielle dans la forme de l'organisation, telle que le passage à l'entreprise fermée [geschlossener Betrieb], l'utilisation du métier mécanique, etc., n'était survenue. Il s'était produit tout simplement ceci : un jeune homme d'une famille d'entrepreneurs s'était rendu à la campagne ; il y sélectionne avec soin les tisserands qu'il voulait employer ; il aggrave leur dépendance et augmente la rigueur du contrôle de leurs produits, les transformant ainsi de paysans en ouvriers à façon. D'autre part, il change les méthodes de vente en entrant le plus possible en contact direct avec les consommateurs. Il prend entièrement en main le commerce de détail et sollicite lui-même les clients ; il les visite régulièrement chaque année, et surtout il adapte la qualité des produits aux goûts et aux besoins de la clientèle. En même temps, il agit selon le principe : réduire les prix, augmenter le chiffre d'affaires. La conséquence habituelle d'un tel processus de rationalisation n'a pas tardé à se manifester : ceux qui n'emboîtaient pas le pas étaient éliminés. L'idylle s'effondrait sous les premiers coups de la concurrence ; des fortunes considérables s'édifiaient qui n'étaient pas placées à intérêt, mais réinvesties dans l'entreprise. L'ancien mode de vie, confortable et sans façons, lâchait pied devant la dure sobriété de quelques-uns. Ceux-ci s'élevaient aux premières places parce qu'ils ne voulaient pas consommer mais gagner, tandis que ceux-là, qui désiraient perpétuer les anciennes moeurs, étaient obligés de réduire leurs dépenses. En général, cette révolution ne dépend pas d'un afflux d'argent frais – je connais des cas où il a suffi de quelques milliers de marks empruntés à des parents – mais d'un esprit nouveau : « l'esprit du capitalisme » est entré en action (4). _________________ [i:]Je fais profession de haïr le monde[/i:] (Albert Caraco). [i:]Mieux vaudrait que la Terre soit peuplée de 100 millions de libres et jubilants « cro-magnons » plutôt que de 7 milliards d’esclaves névrosés, dépressifs et robotisés [/i:](Robert Dehoux). [i:]La droite (et/ou la gauche et le centre officiels) ne dit plus[/i:] juif [i:]mais[/i:] gauchiste (Ma girafe de poche). [i:]La folie est un coup monté. Sans la médecine elle n’aurait pas existé[/i:] (Antonin Artaud).
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|  | | JouiFjNONfJouiF Léonard de Génie

Nombre de messages: 2736 Localisation: Dans mon cul Date d'inscription: 21/10/2004
 | Sujet: Re: TRAVAIL Dim 7 Déc - 7:33 | |
| [suite] Il ne reste plus qu'à installer le système de fabrique sur les ruines du système de production à domicile. Ce ne sera pas, nous le verrons, une petite affaire. Je reviendrai plus tard sur la question des motivations profondes qui amènent des marchands capitalistes à rompre avec la tradition pour rationaliser la production avec une logique froide et brutale. Pour le moment, il suffit de noter que ces motivations contenaient selon Max Weber, un « élément irrationnel » (5) dont on a tendance à sous-estimer l'importance déterminante. L'intérêt qu'avaient les marchands capitalistes à rationaliser le tissage, à en maîtriser le coût, à rendre ce coût rigoureusement calculable et prévisible grâce à la quantification et à la normalisation de tous ses éléments – cet intérêt n'avait rien de nouveau. Ce qui était nouveau, c'est qu'à un certain moment les marchands entreprirent de l'imposer à leurs fournisseurs, alors qu'ils s'en étaient abstenus jusque-là. Max Weber montre de façon convaincante que la raison de cette abstention n'avait été ni juridique, ni technique, ni économique mais idéologique et culturelle : « Il faudrait placer en épitaphe à toute étude sur la rationalité ce principe très simple mais souvent oublié : la vie peut être rationalisée selon des perspectives ultimes et des directions extrêmement différentes. » La nouveauté de « l'esprit du capitalisme », c'est l'étroitesse unidimensionnelle, indifférente à toute autre considération autre que comptable, avec laquelle l'entrepreneur capitaliste pousse la rationalité économique jusqu'à ses conséquences extrêmes : La rationalisation sur la base d'un calcul rigoureux est l'une des caractéristiques fondamentales de l'entreprise capitaliste individuelle, dirigée avec prévoyance et circonspection vers le résultat escompté. Quel contraste avec la vie au jour le jour du paysan, avec la routine de l'artisan des anciennes corporations et ses privilèges, ou encore avec le capitaliste aventurier... Cependant, considérée du point de vue du ce personnel, elle exprime combien irrationnelle est cette conduite où l'homme existe en fonction de son entreprise et non l'inverse (6). Autrement dit, la rationalité économique a été longtemps contenue non seulement par la tradition mais aussi par d'autres types de rationalité, d'autres buts et d'autres intérêts qui leur assignaient des limites à ne pas franchir. Le capitalisme industriel n'a pu prendre son essor qu'à partir du moment où la rationalité économique s'est émancipée de tous les autres principes de rationalité pour les soumettre à sa dictature. Marx et Engels ne disaient d'ailleurs pas autre chose dans le Manifeste communiste, encore qu'ils le dirent selon une perspective différente : la bourgeoisie, selon eux, a enfin déchiré le voile qui avait masqué jusque-là la vérité des rapports sociaux : « Tous les liens complexes et variés qui unissaient l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisé sans pitié pour ne laisser d'autre lien entre l'homme et l'homme que le froid intérêt... A la place de l'exploitation ouverte, éhontée, directe, aride... » Elle a « déchiré le voile des sentiments et des émotions qui couvrait les relations familiales et les a réduites à de simples rapports d'argent... C'est elle qui, la première, a montré de quoi l'activité humaine était capable... » « En à peine un siècle de domination, elle a créé des forces productives plus nombreuses et plus colossales que ne l'avait fait tout l'ensemble des générations passées. » Alors que la conservation immobile de l'ancien mode de production était, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de l'existence (...) la bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, c'est-à-dire tout l'ensemble des rapports sociaux... Tous les rapports sociaux traditionnels et figés, avec leur cortège de notions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent ; tous ceux qui les remplacent vieillissent avant même de pouvoir se scléroser. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané et les hommes sont enfin forcés de jeter un regard lucide sur leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques. Bref, le réductionnisme unidimensionnel de la rationalité économique propre au capitalisme aurait une portée potentiellement émancipatrice en ce qu'il fait table rase de toutes les valeurs et fins irrationnelles du point de vue économique et ne laisse subsister entre les individus que des rapports d'argent, entre les classes qu'un rapport des forces, entre l'homme et la nature qu'un rapport instrumental, faisant naître de la sorte une classe d'ouvriers-prolétaires totalement dépossédés, réduits à n'être qu'une force de travail indéfiniment interchangeable, n'ayant plus aucun intérêt particulier à défendre : « Le travail des prolétaires a perdu tout attrait... Le travailleur devient un simple accessoire de la machine ; on n'exige de lui que l'opération la plus simple, la plus vite apprise, la plus monotone. » Ces « simples soldats de l'industrie, placés sous la surveillance d'une hiérarchie complète de sous-officiers et officiers de la production », incarnent une humanité dépouillée de son humanité et qui ne peut accéder à celle-ci qu'en s'emparant de la totalité des forces productives de la société ; ce qui suppose qu'ils la révolutionnent de fond en comble. Le travail abstrait contient en germe, selon Marx, l'homme universel. C'est donc, dans l'optique marxienne, un seul et même processus de rationalisation qui engendre d'une part, avec le machinisme, un rapport démiurgique, poiétique de l'homme à la nature et qui, d'autre part, fonde la puissance « colossale » des forces productives sur une organisation du travail dépouillant travail et travailleur de toute qualité humaine. Les agents directs de la domination machinique de la nature et de l'auto de l'humanité sont une classe prolétarienne dont les individus sont « rabougris » et « mutilés » dans leurs facultés, abrutis par le travail, opprimés par la hiérarchie et dominés par la machinerie qu'ils servent. C'est cette contradiction qui doit devenir le sens et le moteur de l'Histoire : le travail cesse, grâce à la rationalisation capitaliste, d'être activité privée et soumission aux nécessités naturelles ; mais dans le moment même où il est dépouillé de son caractère borné et servile pour devenir poïèsis, affirmation de puissance universelle, il déshumanise ceux qui l'accomplissent. A la fois domination triomphante sur les nécessités naturelles et soumission plus contraignante aux instruments de cette domination que l'était la soumission à la nature, le travail industriel présente, chez Marx comme chez les grands classiques de l'économie, une ambivalence qu'il ne faut jamais perdre de vue. C'est cette ambivalence qui explique les contradictions apparentes chez Marx, comme d'ailleurs chez la plupart d'entre nous, et qui égare Hannah Arendt (7). Il nous la faut analyser de plus près. La rationalisation économique du travail a été la tâche de loin la plus difficile que le capitalisme industriel a eu à accomplir. Dans le Livre I du Capital, Marx se réfère abondamment à une vaste littérature qui décrit les résistances, longtemps insurmontables, auxquelles se sont heurtés les premiers capitalistes industriels. Il était indispensable à leur entreprise que le coût du travail devînt calculable et prévisible avec précision, car c'était à cette condition seulement que pouvaient être calculés le volume et le prix des marchandises produites et le profit prévisible. Sans cette comptabilité prévisionnelle, l'investissement restait trop aléatoire pour qu'on s'y risquât. Or pour rendre calculable le coût du travail, il fallait aussi rendre calculable son rendement. Il fallait pouvoir le traiter comme une grandeur matérielle quantifiable ; il fallait, autrement dit, pouvoir le mesurer en lui-même, comme une chose indépendante, détachée de l'individualité et des motivations du travailleur. Mais cela impliquait aussi que le travailleur ne devait entrer dans le processus de production que dépouillé de sa personnalité et de sa particularité, de ses buts et de ses désirs propres, en tant que simple force de travail, interchangeable et comparable avec celle de n'importe quel autre travailleur, servant des buts qui lui sont étrangers et d'ailleurs indifférents. L'organisation scientifique du travail industriel a été l'effort constant de détacher le travail en tant que catégorie économique quantifiable de la personne vivante du travailleur. Cet effort a d'abord pris la forme de la contrainte au rendement par le rythme ou les cadences imposés. Le salaire au rendement, en effet, qui eût été la forme la plus rationnelle économiquement, s'est originellement révélé impraticable. Car pour les ouvriers de la fin du XVIIIe siècle, le « travail » était un savoir-faire intuitif (  intégré dans un rythme de vie ancestral et nul n'aurait eu l'idée d'intensifier et de prolonger son effort afin de gagner davantage. L'ouvrier « ne se demandait pas : combien puis-je gagner par jour si je fournis le plus de travail possible? mais : combien dois-je travailler pour gagner les 2,50 marks que je recevais jusqu'à présent et qui couvrent mes besoins courants (9) ». La répugnance des ouvriers à fournir jour après jour une journée de travail entière dut la cause principale de la faillite des premières fabriques. La bourgeoisie imputait cette répugnance à la « paresse » et à « l'indolence ». Elle ne voyait d'autre moyen d'en venir à bout que de payer des salaires si faibles qu'il fallût peiner une bonne dizaine d'heures par jour tout au long de la semaine pour gagner sa subsistance : _________________ [i:]Je fais profession de haïr le monde[/i:] (Albert Caraco). [i:]Mieux vaudrait que la Terre soit peuplée de 100 millions de libres et jubilants « cro-magnons » plutôt que de 7 milliards d’esclaves névrosés, dépressifs et robotisés [/i:](Robert Dehoux). [i:]La droite (et/ou la gauche et le centre officiels) ne dit plus[/i:] juif [i:]mais[/i:] gauchiste (Ma girafe de poche). [i:]La folie est un coup monté. Sans la médecine elle n’aurait pas existé[/i:] (Antonin Artaud).
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|  | | JouiFjNONfJouiF Léonard de Génie

Nombre de messages: 2736 Localisation: Dans mon cul Date d'inscription: 21/10/2004
 | Sujet: Re: TRAVAIL Dim 7 Déc - 7:34 | |
| [suite et fin] C'est un fait bien connu, écrit par exemple J. Smith en 1747, que l'ouvrier qui peut subvenir à ses besoins en travaillant trois jours sur sept sera oisif et ivre le reste de la semaine... Les pauvres ne travailleront jamais un plus grand nombre d'heures qu'il n'en faut pour se nourrir et subvenir à leurs débauches hebdomadaires... Nous pouvons dire sans crainte qu'une réduction des salaires dans les manufactures de laine serait une bénédiction et un avantage pour la nation – et ne ferait pas de tort réel aux pauvres (10). Pour couvrir ses besoins de main-d'oeuvre stable, l'industrie naissance eut, en fin de compte, recours au travail des enfants comme à la solution la plus pratique. Car, comme le notait Ure, « il est pratiquement impossible, passé l'âge de la puberté, de transformer les gens venus d'occupations rurales ou artisanales en bons ouvriers de manufacture. Après qu'on a lutté un moment pour vaincre leurs habitudes de nonchalance ou d'indolence, ou bien ils renoncent spontanément à leur emploi ou bien ils sont congédiés par les contre-maîtres pour fait d'inattention (11) ». Ainsi, la rationalisation économique du travail n'a pas consisté simplement à rendre plus méthodiques et mieux adaptées à leur but des activités productives préexistantes. Ce fut une révolution, une subversion du mode de vie, des valeurs, des rapports sociaux et à la nature, l'invention au plein sens du terme de quelque chose qui n'avait encore jamais existé. L'activité productive était coupée de son sens, de ses motivations et de son objet pour devenir le simple moyen de gagner un salaire. Elle cessait de faire partie de la vie pour devenir le moyen de « gagner sa vie ». Le temps de travail et le temps de vivre étaient disjoints ; le travail, ses outils, ses produits acquéraient une réalité séparée de celle du travailleur et relevaient de décisions étrangères. La satisfaction « d'oeuvrer » en commun et le plaisir de « faire » étaient supprimés au profit des seules satisfactions que peut acheter l'argent. Autrement dit, le travail concret n'a pu être transformé en ce que Marx appellera le « travail abstrait » qu'en faisant naître à la place de l'ouvrier-producteur le travailleur-consommateur : c'est-à-dire l'individu social qui ne produit rien de ce qu'il consomme et ne consomme rien de ce qu'il produit ; pour qui le but essentiel du travail est de gagner de quoi acheter des marchandises produites et définies par la machine sociale dans son ensemble. La rationalisation économique du travail aura donc raison de l'antique idée de liberté et d'autonomie existentielle. Elle fait surgir l'individu qui, aliéné dans son travail, le sera aussi, nécessairement, dans ses consommations et, finalement dans ses besoins. Parce qu'il n'y a pas de limite à la quantité d'argent susceptible d'être gagnée et dépensée, il n'y aura plus de limite aux besoins que l'argent permet d'avoir ni aux besoins d'argent. Leur étendue croît avec la richesse sociale. La monétarisation du travail et des besoins fera finalement sauter les limites dans lesquelles les contenaient les philosophies de la vie. (1)Hannah Arendt, La condition de l'homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1961, chap. 3. (2)Karl Marx, Oeuvres économiques, II, Paris, Gallimard, « La Pléiade », p. 1486-1488. (3)Hannah Arendt, La condition de l'homme moderne, op. cit., p. 40-41. (4)Max Weber, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Paris, Plon / Agora, 1985, p. 68-71. (5)Max Weber, L'éthique protestante..., op. cit., p. 80. (6)Max Weber, L'éthique protestante..., op. cit., p. 78-79, 83. (7)Hannah Arendt (La condition de l'homme moderne, op. cit.) soutient que Marx réduit le travail au labeur tout en continuant tantôt à le considérer comme oeuvre, tantôt de prévoir son élimination. Cf. notamment p. 98-100, 118, 132, 147. (8)Ce qui ne veut pas dire qu'il n'exigeait pas d'apprentissage mais que cet apprentissage n'exigeait pas la formalisation de contenus cognitifs. (9)Max Weber, L'éthique protestante..., op. cit., p. 61. (10) J. Smith, « Memoirs of Wool », cité par Stephen Marglin in André Gorz (éd.), Critique de la division du travail, Paris, Le Seuil, 1973, p. 71. (11) Andrew Ure, Philosophy of Manufacturers (trad. franç., Bruxelles, 1836, Philosophie des manufactures) cité par Marx, Le Capital, I. * André Gorz, Métamorphoses du travail, Critique de la raison économique, Quête du sens, Folio / Essais, p. 29 à 45. _________________ [i:]Je fais profession de haïr le monde[/i:] (Albert Caraco). [i:]Mieux vaudrait que la Terre soit peuplée de 100 millions de libres et jubilants « cro-magnons » plutôt que de 7 milliards d’esclaves névrosés, dépressifs et robotisés [/i:](Robert Dehoux). [i:]La droite (et/ou la gauche et le centre officiels) ne dit plus[/i:] juif [i:]mais[/i:] gauchiste (Ma girafe de poche). [i:]La folie est un coup monté. Sans la médecine elle n’aurait pas existé[/i:] (Antonin Artaud).
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Nombre de messages: 2736 Localisation: Dans mon cul Date d'inscription: 21/10/2004
 | Sujet: Re: TRAVAIL Dim 7 Déc - 7:35 | |
| QU'EST-CE QUE LE TRAVAIL? * L'expérience le prouve, le commun des mortels se fait une idée extrêmement embrouillée de ce qu'est le travail. Incapable d'aller à l'essentiel, empêtré dans l'enchevêtrement des notions confuses qui sont le lot d'une existence vouée à respirer le sens commun, tout lui interdit d'accéder à la hauteur de vue de l'économiste, ce savant désintéressé, qui possède la souplesse nécessaire pour grimper sur ses propres épaules, et procéder à partir de ce robuste promontoire aux abstractions nécessaires pour saisir le travail comme concept pur. Le tout-venant, au bas mot les trois-quarts des salariés (ceux qui gagnent moins de 1650 € net par mois), s'imagine certainement que le travail est une fatalité (plus ou moins bien vécue) qui trouve son origine dans le fait qu'il faut gagner sa croûte, payer son loyer ou ses mensualités, élever une famille, entretenir une voiture et mener cette lutte sempiternelle contre l'entropie qui fait que chaque jour les choses se défont : que le lave-vaisselle d'aujourd'hui tombera en panne demain. Proche parfois du philosophe, il voit peut-être dans le cycle sans fin « travail-repos-loisir-travail » une certaine alternance de la force vitale qui prépare toujours sa régénération dans le mouvement même où elle s'épuise. Les bons jours, il admet que ce flux et reflux du harassement, entre l'usine (le bureau, ou la rue) et les lieux d'expression de l'insignifiance (le supermarché, la télé, les bouchons au téléski...), a quelques vertus : ne dit-on pas que l'oisiveté est un vice? Au comble de la fatigue, on sait qu'il lui arrive de douter de la justesse de cet ordre des choses. Mais seulement les mauvais jours. Dans ces instants de détresse, il en oublie la chance qu'il a de travailler, pour ne plus méditer que de sombres maximes : le travail salarié, rumine-t-il, mis à part une minorité de privilégiés qui partage les dividendes du capital sans jamais risquer un sou dans les affaires, n'a jamais enrichi personne... c'est même plutôt en faisant travailler les autres qu'on s'enrichit, etc. Finalement, le boulot, dira-t-il, perdant toute velléité d'intelligence profonde, c'est pas compliqué : on y peine, on y souffre, on y trouve de la joie et des camarades, on fait ce qu'on nous dit de faire (et le contraire aussi, sinon ça ne marcherait pas), on s'y accroche à cause du chômage, on s'y épanouit tout en s'ennuyant, et on tente d'améliorer sa fiche de paie quand les circonstances se présentent. On comprend, en dévalant ce torrent de banalités, que la raison d'être de l'économiste se justifierait par le seul souci de mettre un peu d'ordre et de donner quelque profondeur à tout cela. La science procède par abstractions, et il n'en va pas autrement dans la reine des sciences sociales que dans les sciences exactes. Qu'on ne se méprenne pas sur l'ampleur de la tâche, il a fallu plus de deux siècles pour parvenir à ce qui va suivre. En réalité, le travailleur est un individu rationnel comme un autre. C'est à dire un être soucieux de maximiser son bien-être, en procédant à des échanges. S'il y a des salariés, c'est qu'il se trouve que les individus ont dans leur dotation initiale (cette sorte de corne d'abondance plus ou moins bien remplie qui constitue en quelque sorte leur stock de biens échangeables) un type particulier de marchandise (un bien, ou un facteur, pour être exact) : du travail. Certes ils n'ont pas que cela dans leur dotation initiale ; il se peut qu'ils possèdent aussi des machines, des ressources naturelles ou tout autre bien utile à la consommation ou à la production. Mais pour être salariés il faut qu'ils possèdent au moins du travail. Sur le marché du travail, le travailleur pourra donc offrir ce travail contre quelque chose d'autre (un salaire généralement) en vue de consommer des biens qui lui procurent de l'utilité (de la satisfaction, du bien-être). Pour faire plus moderne encore, disons que ce bien qu'il possède n'est pas exactement du travail, mais du capital humain, soit qu'il en ait hérité, soit qu'il ait investi (c'est à dire dépenser de l'argent) pour s'en doter. En gros, même si la formule est moins ronflante, on peut dire que le capital humain est une sorte de potentiel cristallisant toutes les capacités physiques et intellectuelles du travailleur, ou en représentant tout ce qu'il sait faire et ce qu'il peut faire. Naturellement, selon les choix stratégiques que les uns et les autres auront fait avant de se rendre sur le marché du travail (choix portant essentiellement sur le type et la longueur des études), il se trouvera des individus plus ou moins bien dotés en capital humain. Mais n'y voyons pas d'injustice. Un travailleur mieux doté est simplement quelqu'un qui a bien voulu en payer le prix : c'est à dire quelqu'un qui a sacrifié du temps (pendant lequel il ne percevait pas de revenus provenant du travail) et de l'argent (en achat de formation), au profit d'une augmentation de ses revenus futurs. A l'inverse, les plus impatients (ceux qui ont un facteur d'escompte plus faible des revenus futurs) ont simplement fait un autre choix : abréger les études pour jouir plus vite de la vie. Quoi qu'il en soit de sa dotation en capital humain, ce n'est cependant pas ce bien qu'un individu vend sur le marché du travail. Marx, il est vrai, eut la perfidie de nous faire croire que le travailleur vendait sa force de travail (laquelle n'est qu'une version datée, et donc forcément ringarde, du capital humain) au capitaliste. Or, si les travailleurs vendaient leur capital humain, les patrons pourraient ensuite l'exploiter à leur guise, ce qui, on en conviendra, est à mille lieues du principe de réciprocité libéral. Ce que les travailleurs vendent, en fait, ce sont seulement les services producteurs de ce capital humain, c'est-à-dire l'exercice pendant une durée déterminée des facultés créatrices de richesse de ce capital humain. Tout comme le rentier ne vend pas ses immeubles, mais en fait payer le droit d'usage pendant un certain temps à ses locataires, le travailleur ne vend pas son capital humain, mais seulement le droit d'en utiliser les services (créateurs de richesses) pendant un certain temps. C'est donc cela le travail : le flux (mesuré en nombre d'heures) des services producteurs rendus par le capital humain lorsqu'il se combine dans la production des autres types de capitaux (machines, bâtiments, terres, infrastructures, brevets, etc.). En pratique, même si l'on a tardé à s'en rendre compte, tout le monde est capitaliste. Seuls diffèrent les types de capitaux dont chacun disposent en plus ou moins grande quantité, et en proportions variées : capital humain, capital machine, capital brevet, etc. Et ce qui s'échange sur les différents marchés des facteurs de production n'est rien d'autre que la location de ces capitaux. Le contrat de travail n'est qu'un contrat de louage parmi d'autres. _________________ [i:]Je fais profession de haïr le monde[/i:] (Albert Caraco). [i:]Mieux vaudrait que la Terre soit peuplée de 100 millions de libres et jubilants « cro-magnons » plutôt que de 7 milliards d’esclaves névrosés, dépressifs et robotisés [/i:](Robert Dehoux). [i:]La droite (et/ou la gauche et le centre officiels) ne dit plus[/i:] juif [i:]mais[/i:] gauchiste (Ma girafe de poche). [i:]La folie est un coup monté. Sans la médecine elle n’aurait pas existé[/i:] (Antonin Artaud).
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|  | | JouiFjNONfJouiF Léonard de Génie

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 | Sujet: Re: TRAVAIL Dim 7 Déc - 7:38 | |
| [suite] Conclusion Voilà donc ce que raconte le grand mythe de l’économie du travail. Le chômage est le produit de l’action rationnelle des salariés, qui cherchent sans répit à tirer parti des imperfections du marché du travail, lorsqu’ils ne les créent pas eux-mêmes en s’adonnant à tous leurs mauvais penchants. C’est le mythe de l’autosacrifice, rationnellement consenti, des gueux. Dire qu’il s’agit d’un mythe pourrait sembler exagéré et décevant à la fois. Exagéré, parce qu’un mythe, en toute rigueur, est partagé par l’ensemble de la communauté qui se raconte à travers lui, et s’ordonne autour de lui. Or on voudrait admettre, peut-être un peu vite, que le grand mythe de l’économie du travail n’est guère partagé au-delà du cercle des économistes lui-même, et des gens de pouvoir qui y trouvent leur compte. Il n’est pas douteux, pourtant, qu’un nombre significatif d’éléments du mythe imprègne l’ensemble de la société. Qui n’aura reconnu, à travers les savantes constructions de l’économie du travail, des solides vérités qui charpentent les colloques patronaux, les éditoriaux de la presse économique et jusqu’à nos plus intimes convictions sur « la nature des choses ». Ne raconte-t-il pas, finalement, ce que nous croyions déjà savoir : que l’assistance engendre la paresse, que le poids des charges sociales est dissuasif, que le SMIC est forcément trop élevé pour des gens qui ne savent rien faire, que la couardise des salariés explique leur piètre condition, qu’ils en veulent toujours trop, qu’ils se la coulent douce au boulot pendant que d’autres voudraient bien travailler, que le petit personnel n’est plus attaché à « son » entreprise, etc. Cette adéquation entre le discours savant et la vulgate devrait tout de même troubler. Est-ce simplement que le mythe savant descend par capillarité irriguer jusqu’à la dernière maille du tissu social, dans la forme forcément dégradée sous laquelle elle y parvient? Où est-ce, tout autant, sinon plus vraisemblablement, qu’il s’agit bien d’un mythe, c’est-à-dire d’une production collective, dont la rationalisation est nécessairement l’œuvre de quelques grands clercs, mais dont l’imagination n’a d’autre source que la psychologie des foules, d’où elle voudrait croire qu’elle est parvenue à s’extraire? Décevante, la rhétorique du mythe pourrait l’être aussi, si l’on entend par là que le mythe est à ranger au rayon des idées impuissantes, avec les autres constructions fantasmatiques, sans efficace dans la réalité. Or, tout comme la magie est bien une idée pratique, pour reprendre les termes de Mauss (68), le mythe est une représentation normative de l’être ensemble, qui dit comment la communauté doit s’y prendre, concrètement, pour se conformer à l’image qu’elle se donne d’elle-même. Le mythe énonce bien ce qu’il faut faire, et pourquoi il faut le faire. Nous en avons donné de nombreux exemples. On ne comprendrait rien à la marche des affaires économiques, si l’on perdait de vue cette dimension essentielle du mythe comme idée pratique. Car les théories du chômage que nous avons passées en revue dans cet ouvrage se consolident effectivement dans une représentation du monde orientée vers l’action politique, dont les effets sont partout visibles. S’il faut en donner un dernier indice, c’est sûrement dans la conduite actuelle de la politique monétaire en Europe que l’on trouvera le plus probant. Alors même que la croissance économique s’installe à peine, et que la décrue du chômage s’amorce péniblement, la Banque centrale européenne a entrepris depuis quelques mois de remonter graduellement ses taux d’intérêt, officiellement pour lutter contre tout redémarrage « anticipé » de l’inflation (ou de l’inflation anticipée… on ne sait plus?). Certes, la chasse aux fantômes est un genre cynégétique assez prisé : il y faut moins de courage physique que d’outrance démonstrative, on ne s’y embourbe pas, et le but lui-même est d’en revenir bredouille. « Vous avez vu l’inflation? ». Non, on l’a mise en fuite! ». C’est là une interprétation plausible du comportement de la BCE, qu’un certain chef économiste de cette institution n’est pas loin de partager lorsqu’il dit : « pour un banquier central, l’inflation n’est jamais morte ». Cependant, on devrait se demander ce qui pousse de paisibles banquiers à déterrer une nouvelle fois le fantôme de l’inflation, celui-là précisément, alors que le fantôme de l’inflation, alors que les fantômes courent les rues. La politique de hausse des taux d’intérêts de la BCE ne serait-elle pas plus sûrement fondée sur la doctrine du « taux de chômage naturel » (69), qui lui fait prendre les devants de toute argumentation anticipée des salaires? Selon cette doctrine, toute réduction du chômage en deçà d’un certain seuil (estimé, selon les humeurs, entre 8 et 10 % pour la France) relancerait la spirale inflationniste, en confortant par trop les revendications de hausse de salaires. Alors qu’il suffirait, en théorie (si le marché du travail fonctionnait parfaitement), d’un seul chômeur pour provoquer un réajustement à la baisse des salaires, et recouvrer le plein emploi, l’ensemble des imperfections du marché du travail contrecarre jusqu’à un certain point cette belle mécanique. Les syndicats et, toutes les institutions parasitaires du marché font que les travailleurs parviennent à résister à « une forte dose » de chômage avant d’être contraints à concéder des baisses de salaire. En deçà de cette dose (en dessous de 8 ou 10 %), la peur du chômage diminuant, ils parviennent même à obtenir des augmentations. Vouloir réduire le chômage en deçà de ce seuil, c’est donner prise immédiatement à des revendications victorieuses de hausse de salaire. Ce qui, « comme chacun sait », est inflationniste. N’est-ce pas justement ce que craignent le plus les autorités monétaires : qu’avec la croissance et la réduction du risque lié au chômage, l’inflation salariale redémarre? C’est bien possible, si l’on en croit un de ses responsables, qui déclarait, à l’issue du troisième relèvement des taux : « il était aussi important d’indiquer aux partenaires sociaux que la Banque centrale européenne fera tout pour maintenir [le taux d’inflation] sous cette barre de [de 2 %] à moyen terme » (70). Ce que Monsieur Wim Duisenberg avait déjà annoncé lors du relèvement précédent en précisant : « …en ce qui concerne l’avenir, il s’agit d’un signal au marché du travail » (71). Cependant, en prenant les devants, et en annonçant, alors que la croissance économique et la diminution du chômage s’installent à peine, que la fête est déjà finie, que le niveau de l’emploi est peut-être déjà trop élevé (pour contenir les hausses de salaire), la BCE ne préjuge-t-elle pas de la nature et de la réalité du redémarrage des salaires? Qui peut dire que ce redémarrage a déjà eu lieu, ou qu’il se profile, et surtout : qui a le droit de l’assimiler à l’inflation? En période de reprise, les salaires peuvent augmenter pour au moins trois raisons, qui ne portent en elles-mêmes aucune pression inflationniste. D’un côté, des goulots d’étranglement peuvent se produire sur le marché du travail, certaines qualifications faisant défaut. Ce qui provoque une amélioration du salaire pour ces catégories de travailleurs… le temps justement que ce goulot s’élargisse, en partie grâce au différentiel de salaire ainsi créé (qui doit inciter les entreprises et les salariés à réviser leurs choix de formation et d’embauche). Ceci n’est pas inflationniste. Il n’y a pas « hausse générale et cumulative des prix et des salaires », mais seulement modifications des prix relatifs des différences sortes de travail. Ensuite, un nombre non négligeable de salariés ont été employés, durant toute la période de chômage, à des tâches pour lesquelles ils étaient surqualifiés (les entreprises ayant eu le choix, parce qu’il y avait du monde dans la queue, d’embaucher des salariés surqualifiés pour faire des tâches qu’elles auraient pu confier à des individus moins qualifiés). Or ces salariés, en retrouvant avec la reprise des postes plus adaptés à leurs compétences, verront sans doute « normalement » leurs salaires augmenter. Là encore, il ne s’agit pas d’inflation, mais plutôt d’un rattrapage salarial, lié à une augmentation de la production imputable à la meilleur utilisation de ces travailleurs. Enfin, et c’est le point essentiel, il se pourrait très bien que la réduction du chômage défasse un partie de ce que l’histoire de sa résistible ascension avait provoqué : une formidable régression de la part des salaires dans le partage de la valeur ajoutée. En vingt ans, les salariés ont en effet cédé 8 points de valeur ajoutée aux patrons et aux rentiers (72). Or, la montée du chômage et les niveaux très élevés des taux d’intérêts en sont la principale explication. Les taux d’intérêt : en prélevant une rente plus importante sur les fruits du travail ; et le chômage : en dégradant passablement le rapport de force des salariés sur le marché du travail. N’est-ce pas justement tout retour en arrière qu’il s’agit de bloquer? En agissant déjà le chiffon rouge de l’inflation, n’est-ce pas le sombre scénario d’un redressement du partage de valeur ajoutée en faveur des salariés que la Banque centrale indépendante (des citoyens) cherche à anticiper, pour mieux le prévenir? Auquel cas, le pari qui aura consisté à refouler le conflit majeur au sein des économies capitalistes de marché (le partage salaires-profits-rentes) en le transférant au niveau du dernier rempart que la politique peut s’offrir (le décret technocratique de banquiers éclairés), s’avérera sans doute rapidement risqué. Car les citoyens, qui ont commencé à tirer les faux nez de la globalisation libérale, en pointant du doigt les acteurs (l’OCDE et son projet d’AMI, le FMI et ses politiques d’ajustement, l’OMC et sa globalisation néo-libérale) comprennent sans doute mieux, maintenant, ce qu’un Wim Duisenberg a voulu leur dire en lâchant : « il s’agit d’un signal au marché du travail ». Et si le marché du travail, et les citoyens, se chargeaient à leur tour d’envoyer « un signal » à Monsieur Duisenberg? (68) Marcel Mauss, Essai sur le don, Paris, PUF, 9e édition, 1985. Première publication dans l’Année Sociologique, seconde série, 1923-1924. (69) Doctrine qui prend la forme avec l’article de Milton Friedman (1968). (70) Les Echos, 17-18 mars 2000. (71) Conférence de presse de la Banque centrale européenne, 3 février 2000. Disponible sur le site internet : www.ecb.int. (72) Cela signifie que la part des salaires (toutes charges sociales comprises) dans la répartition de la richesse produite est passée de 68 % à 60 % sur la période. _________________ [i:]Je fais profession de haïr le monde[/i:] (Albert Caraco). [i:]Mieux vaudrait que la Terre soit peuplée de 100 millions de libres et jubilants « cro-magnons » plutôt que de 7 milliards d’esclaves névrosés, dépressifs et robotisés [/i:](Robert Dehoux). [i:]La droite (et/ou la gauche et le centre officiels) ne dit plus[/i:] juif [i:]mais[/i:] gauchiste (Ma girafe de poche). [i:]La folie est un coup monté. Sans la médecine elle n’aurait pas existé[/i:] (Antonin Artaud).
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|  | | JouiFjNONfJouiF Léonard de Génie

Nombre de messages: 2736 Localisation: Dans mon cul Date d'inscription: 21/10/2004
 | Sujet: Re: TRAVAIL Dim 7 Déc - 7:43 | |
| [suite et fin] I N D I C A T I O N S B I B L I O G R A P H I Q U E S Pour comprendre les économistes et, dans une certaine mesure, l’économie, la référence reste incontestablement : Paul A. Samuelson, L’Economique, tomes 1 et 2, Paris, Armand Colin, 1972. Les chapitres 24 et 31 à 33 du tome 2 présentent l’essentiel de ce que la théorie néoclassique peut offrir à l’économie du travail, aujourd’hui encore. Pour des éclairages complémentaires et une présentation très pédagogique (du plus haut niveau) de la doctrine économique contemporaine : Edmund S. Phelps, Economie Politique, Paris, Fayard, 1990. En cas de problème, se munir du meilleur dictionnaire d’analyse économique disponible (plus qu’un dictionnaire: une présentation critique et accessible des principaux « savoirs » et controverses) : Bernard Guerrien, Dictionnaire d’analyse économique, Paris, La Découverte, 1996. Pour approfondir certaines questions d’économie du travail, si c’est bien le problème qui se pose, on peut consulter l’ouvrage sans doute le plus complet en français : Pierre Cahuc et André Zylberberg, Economie du travail. La formation des salaires et les déterminants du chômage, Paris, De Boeck Université, 1996. Un manuel clair et pédagogique (en anglais) est : Randall K. Filer, Daniel S. Hamermesh, Albert E. Rees, The Economics of Work and Pay, New York, Harper Collins, 1996. Les deux livres à destination du grand public qui recouvrent le mieux la matière du présent ouvrage, sont : Anne Pérot, Les Nouvelles théories du marché du travail, Paris, La Découverte, 1995. Bénédicte Reynaud, Les Théories du salaire, Paris, La Découverte, 1994. Ce dernier propose un aperçu des approches alternatives à l’orthodoxie du moment, qui fait un contrepoids utiles aux théories présentées ici. Pour que le lecteur s’y repère un peu mieux. Le contenu des chapitres I à III fait l’objet d’exposés détaillés dans tous les manuels d’économie. La matière des chapitres IV et V se trouvera plutôt dans les manuels d’économie du travail, qui fournissent les bibliographies permettant de remonter aux sources. On trouvera un accès direct à certains articles originaux qui forment la matière des chapitres IV et V du présent ouvrage dans les deux recueils suivants : La Macroéconomie après Lucas, Textes choisis, Gilbert Abraham-Frois et Françoise Labre (éd.), Paris, Economica, 1998. New Keynesian Economics, N. Gregory Mankinw and David Romer (éds), Cambridge, Massachussetts, The MIT Press, 1991 * Laurent Cordonnier – Pas de pitié pour les gueux – Sur les théories économiques du chômage, 2000, Editions RAISONS D'AGIR, 6 € _________________ [i:]Je fais profession de haïr le monde[/i:] (Albert Caraco). [i:]Mieux vaudrait que la Terre soit peuplée de 100 millions de libres et jubilants « cro-magnons » plutôt que de 7 milliards d’esclaves névrosés, dépressifs et robotisés [/i:](Robert Dehoux). [i:]La droite (et/ou la gauche et le centre officiels) ne dit plus[/i:] juif [i:]mais[/i:] gauchiste (Ma girafe de poche). [i:]La folie est un coup monté. Sans la médecine elle n’aurait pas existé[/i:] (Antonin Artaud).
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|  | | JouiFjNONfJouiF Léonard de Génie

Nombre de messages: 2736 Localisation: Dans mon cul Date d'inscription: 21/10/2004
 | Sujet: Re: TRAVAIL Dim 7 Déc - 7:44 | |
| Le mouvement des chômeurs, un miracle social * Ce mouvement des chômeurs est un événement unique, extraordinaire. Contrairement à ce qu'on nous ressasse à longueur de journaux écrits et parlés, cette exception française est quelque chose dont nous pouvons être fiers. Tous les travaux scientifiques ont en effet montré que le chômage détruit ceux qu'il frappe, qu'il anéantit leurs défenses et leurs dispositions subversives. Si cette sorte de fatalité a pu être déjouée, c'est grâce au travail d'individus et d'associations qui ont encouragé, soutenu, organisé le mouvement. Et je ne puis m'empêcher de trouver extraordinaire que des responsables politiques de gauche et des syndicalistes dénoncent la manipulation (retrouvant le discours patronal des origines contre les syndicats naissants) là où ils devraient reconnaître les vertus du travail militant sans qui, on le sait bien, il n'y aurait jamais rien eu qui ressemble à un mouvement social. Pour ma part, je tiens à dire mon admiration et ma gratitude - d'autant plus totales que leur entreprise m'est apparue souvent comme désespérée - pour tous ceux qui, dans les syndicats et les associations rassemblées au sein des Etats généraux pour le mouvement social, ont rendu possible ce qui constitue bien un miracle social dont on ne finira pas de si tôt de découvrir les vertus et les bienfaits. La première conquête de ce mouvement est le mouvement lui-même, son existence même : il arrache les chômeurs et, avec eux, tous les travailleurs précaires, dont le nombre s'accroît chaque jour, à l'invisibilité, à l'isolement, au silence, bref, à l'inexistence. En réapparaissant au grand jour, les chômeurs ramènent à l'existence et à une certaine fierté tous les hommes et les femmes que, comme eux, le non-emploi renvoie d'ordinaire à l'oubli et à la honte. Mais ils rappellent surtout qu'un des fondements de l'ordre économique et social est le chômage de masse et la menace qu'il fait peser sur tous ceux qui disposent encore d'un travail. Loin d'être enfermés dans mouvement égoïste, ils disent que, même s'il y a sans doute chômeur et chômeur, les différences entre les RMIstes, les chômeurs en fin de droit ou en allocation spécifique de solidarité ne sont pas radicalement différentes de celles qui séparent les chômeurs de tous les travailleurs précaires. Réalité fondamentale que l'on risque d'oublier et de faire oublier, en mettant l'accent exclusivement sur des revendications « catégorielles » (si l'on peut dire!) des chômeurs, propres à les séparer des travailleurs, et en particulier des plus précaires d'entre eux, qui peuvent se sentir oubliés. De plus, le chômage et le chômeur hantent le travail et le travailleur. Temporaires, vacataires, supplétifs, intermittents, détenteurs de contrats à durée déterminée, intérimaires de l'industrie, du commerce, de l'éducation, du théâtre ou du cinéma, même si d'immenses différences peuvent les séparer des chômeurs et aussi entre eux, vivent dans la peur du chômage et, bien souvent, sous la menace du chantage qu'il permet d'exercer sur eux. La précarité rend possibles de nouvelles stratégies de domination et d'exploitation, fondées sur le chantage et le licenciement, qui s'exerce aujourd'hui sur toute la hiérarchie, dans les entreprises privées et même publiques, et qui fait peser sur l'ensemble du monde du travail, et tout spécialement dans les entreprises de production culturelle, une censure écrasante, interdisant la mobilisation et la revendication. La dégradation généralisée des conditions de travail est rendue possible ou même favorisée par le chômage et c'est parce qu'ils le savent confusément que tant de Français se sentent et se disent solidaires d'une lutte comme celle des chômeurs. C'est pourquoi on peut dire, sans jouer avec les mots, que la mobilisation de ceux dont l'existence constitue sans doute le facteur principal de la démobilisation est le plus extraordinaire encouragement à la mobilisation, à la rupture avec le fatalisme politique. Le mouvement des chômeurs français constitue aussi un appel à tous les chômeurs et travailleurs précaires de toute l'Europe : une idée subversive nouvelle est apparue, et elle peut devenir un instrument de lutte dont chaque mouvement national peut s'emparer. Les chômeurs rappellent à tous les travailleurs qu'ils ont partie liée avec chômeurs ; que les chômeurs dont l'existence pèse tant sur eux et sur leurs conditions de travail sont le produit d'une politique ; qu'une mobilisation capable de surmonter les frontières qui séparent, au sein de chaque pays, les travailleurs et les non travailleurs et d'autre part celles qui séparent l'ensemble des travailleurs et des non travailleurs d'un même pays des travailleurs et non travailleurs des autres pays pourrait contrecarrer la politique qui fait que les non travailleurs peuvent condamner au silence et à la résignation ceux qui ont le « privilège » incertain d'avoir un travail plus ou moins précaire. * Pierre Bourdieu - Intervention du 17 janvier 1998, lors de l'occupation de l'Ecole normale supérieure (Paris) par les chômeurs. Du petit livre Contre-feux - Propos pour servir à la résistance contre l'invasion néo-libérale (Editions RAISONS D'AGIR – 4,60 €). _________________ [i:]Je fais profession de haïr le monde[/i:] (Albert Caraco). [i:]Mieux vaudrait que la Terre soit peuplée de 100 millions de libres et jubilants « cro-magnons » plutôt que de 7 milliards d’esclaves névrosés, dépressifs et robotisés [/i:](Robert Dehoux). [i:]La droite (et/ou la gauche et le centre officiels) ne dit plus[/i:] juif [i:]mais[/i:] gauchiste (Ma girafe de poche). [i:]La folie est un coup monté. Sans la médecine elle n’aurait pas existé[/i:] (Antonin Artaud).
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|  | | JouiFjNONfJouiF Léonard de Génie

Nombre de messages: 2736 Localisation: Dans mon cul Date d'inscription: 21/10/2004
 | Sujet: Re: TRAVAIL Dim 7 Déc - 7:45 | |
| Travailleur = Crapule LE PRINCE LEONCE. - Celui qui travaille se suicide de façon raffinée. Celui qui se suicide est un criminel. Et un criminel est une crapule. Donc, celui qui travaille est une crapule. (…) VALERIO. - Monsieur, ma grande affaire, c’est l’oisiveté. Je suis extraordinairement habile dans le farniente et doué d’une persévérance inouïe dans la paresse. (Dans le fragment qui suit, le prince Léonce ne se fait pas de sang quant à l’usage du pouvoir dont il va hériter.) LE PRINCE LEONCE. - Nous allons faire démolir toutes les pendules et interdire tous les calendriers, nous compterons les heures et les mois d’après la seule horloge des fleurs, des boutons et des fruits. Puis nous ferons entourer notre petit pays de miroirs ardents, afin qu’il n’y ait plus d’hiver. (…) VALERIO. - Et moi, je deviens ministre d’Etat. On promulguera un décret suivant lequel toute personne qui aura des ampoules aux mains sera placée sous tutelle, toute personne qui tombera malade à force de travail sera justiciable d’un tribunal criminel, et tous ceux qui se vantent de manger leur pain à la sueur de leur front seront déclarés déments et nuisibles à la société. GEORG BUCHNER - Léonce et Léna (1835, Trad. D. Naville) © Commerce - du livre Anthologie de la subversion carabinée de Noël Godin, Editions l‘Age d‘Homme. _________________ [i:]Je fais profession de haïr le monde[/i:] (Albert Caraco). [i:]Mieux vaudrait que la Terre soit peuplée de 100 millions de libres et jubilants « cro-magnons » plutôt que de 7 milliards d’esclaves névrosés, dépressifs et robotisés [/i:](Robert Dehoux). [i:]La droite (et/ou la gauche et le centre officiels) ne dit plus[/i:] juif [i:]mais[/i:] gauchiste (Ma girafe de poche). [i:]La folie est un coup monté. Sans la médecine elle n’aurait pas existé[/i:] (Antonin Artaud).
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|  | | JouiFjNONfJouiF Léonard de Génie

Nombre de messages: 2736 Localisation: Dans mon cul Date d'inscription: 21/10/2004
 | Sujet: Re: TRAVAIL Dim 7 Déc - 7:54 | |
| J'aime ce symbole - "prendre le temps de prendre le temps" (Alexandre Le Bienheureux): http://www.partipourladecroissance.net/ _________________ [i:]Je fais profession de haïr le monde[/i:] (Albert Caraco). [i:]Mieux vaudrait que la Terre soit peuplée de 100 millions de libres et jubilants « cro-magnons » plutôt que de 7 milliards d’esclaves névrosés, dépressifs et robotisés [/i:](Robert Dehoux). [i:]La droite (et/ou la gauche et le centre officiels) ne dit plus[/i:] juif [i:]mais[/i:] gauchiste (Ma girafe de poche). [i:]La folie est un coup monté. Sans la médecine elle n’aurait pas existé[/i:] (Antonin Artaud).
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|  | | théano Grand paysage

Nombre de messages: 89 Localisation: Wallonie be. Date d'inscription: 20/11/2008
 | Sujet: Re: TRAVAIL Dim 7 Déc - 15:15 | |
| Tu es en forme aujourd'hui. Bonne soirée. Théa  |
|  | | JouiFjNONfJouiF Léonard de Génie

Nombre de messages: 2736 Localisation: Dans mon cul Date d'inscription: 21/10/2004
 | Sujet: Re: TRAVAIL Sam 20 Déc - 15:21 | |
| MANIFESTE CONTRE LE TRAVAILhttp://kropot.free.fr/manifestevstrav.htm _________________ [i:]Je fais profession de haïr le monde[/i:] (Albert Caraco). [i:]Mieux vaudrait que la Terre soit peuplée de 100 millions de libres et jubilants « cro-magnons » plutôt que de 7 milliards d’esclaves névrosés, dépressifs et robotisés [/i:](Robert Dehoux). [i:]La droite (et/ou la gauche et le centre officiels) ne dit plus[/i:] juif [i:]mais[/i:] gauchiste (Ma girafe de poche). [i:]La folie est un coup monté. Sans la médecine elle n’aurait pas existé[/i:] (Antonin Artaud).
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|  | | vartan Léonard de Génie

Nombre de messages: 1031 Localisation: bordeaux Date d'inscription: 19/05/2006
 | Sujet: Re: TRAVAIL Sam 20 Déc - 15:29 | |
| En partie d'accord sur quelques aspects: | Citation: | | Le totalitarisme économique broie sous sa roue chaque pays, l'un après l'autre, ne prouvant qu'une chose, encore et toujours : ces pays ont péché contre les "lois du marché". Qui ne "s'adapte" pas, inconditionnellement et sans état d'âme, au cours aveugle de la concurrence totale se voit châtié par la logique de la rentabilité. Qui est prometteur aujourd'hui sera jeté demain à la casse de l'économie. Mais rien ne saurait ébranler les malades de l'économie qui nous gouvernent dans leur étrange explication du monde. |
Sans volonté aussi assumée et théorisée à mon avis, ou a posteriori, je pense que la simple et atroce pulsion d'avidité laissée totalement libre sous prétexte de laisser la loi naturelle décider pour l'Humanité est en grande partie responsable. Ce qui est étrange c'est de voir que ces mêmes monstres assoiffés de sang, ces libéraux, ces multinationales ne se rendent pas comptent qu'ils se dévorent eux-mêmes à faire ça et qu'ils entraînent leur propre destruction.  |
|  | | JouiFjNONfJouiF Léonard de Génie

Nombre de messages: 2736 Localisation: Dans mon cul Date d'inscription: 21/10/2004
 | Sujet: Re: TRAVAIL Sam 20 Déc - 17:48 | |
| Si les libéreaux et les multinationales vivaient entre eux, sur leurs iles, s'entre tuqient sans que cela engendre conséquences sur les populations qui adhèrent ou refusent leur politique, ce serait sûrement le pied! Que les multinationales s'écroulent je m'en moque, même si je sais que beaucoup de gens sont liés de prêt ou de loin à ces entreprises, donc leurs chutes (ou non) engendrent déjà des conséquences néfastes, dramatiques sur ces gens... Si on ne leur dit pas ce qu'est le travail actuel, comment fonctionne les systèmes banquiers, scolaires, etc. et comment ils sont, fonctionnent par apport au "grand capital", il y aura peu de chances que ça bouge un peu, que les travailleurs (ou non) auront une existence un peu plus viable, une vie plus conviviale... C'est un très long débat mais bon, si on veut sortir du capitalisme, de cette idéoologie voire propagande croissanciste (du moins ceux qui veulent), il y aura forcément lutte... pas trop sanglante j'espère. C'est ce que dit Ariès dans son livre Décroissance. Un nouveau projet politique : il a un fond assez optimiste mais est assez pessimiste quant à la sortie de cette "impasse", à ces conséquences... Le problème c'est que les chefs d'état et autres politiciens dit de gauche ont abdiqués (mais collaborent : les think thanks, etc) au "marché" et quiconque ne montre pas patte blanche, "n'abdique pas" non plus à cette politique unipolaire est déchu de certains droits (chômage notamment). D'ou à mon avis sortir de la politique traditionnelle n'est pas une mauvaise chose. Chirac avait dit : Les hommes naissent, meurent, c'est la vie, comme naissent et meurent les entreprises. Royal : Le marché est naturel comme la gravitation universelle. Besancennot à lui aussi un goût de productivisme, travaillisme connu, Bové y compris. J'entends par Marché euphémisme du capitalisme... Le mythe de la croissance... créatrice d'emploi : http://www.dailymotion.com/video/x8a00_loic-wacquant-sociologueQuelques lectures: Le droit à la paresse
Le paresseux
La paresse comme vérité effective de l'homme
[url=http://fr.wikisource.org/wiki/L'Apologie_de_la_paresse]L’Apologie de la paresse[/url]
Éloge de l'oisiveté
Une apologie des oisifsAttention Danger Travail | Citation: | | Une dizaine de chômeurs et chômeuses racontent pourquoi et comment ils ont décidé de ne plus aller travailler. Après avoir fréquenté plus ou moins longtemps le monde du travail, ces hommes et femmes ont fui l'usine, l'entrepôt ou le bureau, bien décidés à ne plus accepter les règles de la guerre économique contemporaine. Loin de l'image du chômeur accablé ou déprimé, ces "sans-emploi qui n'en demandent pas pour autant" expliquent ouvertement pourquoi ils cherchent à s'épanouir en dehors du monde du travail, avec peu de ressources mais en disposant de temps à profusion. |
http://www.homme-moderne.org/rienfoutre/attention/index.html
Volem Rien Foutre Al Pais
| Citation: | ette fois, ce n’est plus seulement à un bricolage séditieux, sympa, tonique, boyautant et malicieusement rentre-dedans que nous avons affaire, c’est à un chef-d’œuvre-surprise du cinéma de combat radicalement jouissif. Souffrant fort bien la comparaison avec les plus éperonnantes fictions anarcho-utopistes des années-barricades (La Salamandre, La Fianceé du pirate, Bof et Themroc, les Mocky écrits par Alain Moury…) dont il retrouve le punch dialectique jubilatoire et le jusqu’auboutisme pyromanesque ouvrant sur tous les possibles, le documentaire-manifeste Volem rien foutre al païs s’avère être, de par son existence même, une terrible catastrophe pour le monde du travail décerveleur. A nous de le montrer partout sans vergogne ! A nous, mis à feu par lui, de tout-tout-tout faire péter pour tout-tout-tout réimaginer !
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http://www.rienfoutre.cabrule-lefilm.com/
VIVE LA GLANDOUILLE!  _________________ [i:]Je fais profession de haïr le monde[/i:] (Albert Caraco). [i:]Mieux vaudrait que la Terre soit peuplée de 100 millions de libres et jubilants « cro-magnons » plutôt que de 7 milliards d’esclaves névrosés, dépressifs et robotisés [/i:](Robert Dehoux). [i:]La droite (et/ou la gauche et le centre officiels) ne dit plus[/i:] juif [i:]mais[/i:] gauchiste (Ma girafe de poche). [i:]La folie est un coup monté. Sans la médecine elle n’aurait pas existé[/i:] (Antonin Artaud).
Dernière édition par JouiF le Sam 20 Déc - 18:00, édité 1 fois |
|  | | JouiFjNONfJouiF Léonard de Génie

Nombre de messages: 2736 Localisation: Dans mon cul Date d'inscription: 21/10/2004
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